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Les deux annexions de l’Alsace-Moselle : 1871 et 1940 (8/14)

Deuxième inconnue

L’autre question qui préoccupait mon père, était celle de sa nationalité française, acquise par naturalisation. Allemand de naissance, il a obtenu sa naturalisation pour lui et mon frère en 1928. Ma mère, lorraine de souche, était devenue française par réintégration.

Le fait d’être né allemand et d’avoir demandé et obtenu la nationalité française, permettra-t-il à mon père de rentrer en Moselle ? Les autorités allemandes nazies ne le considéreront-elles pas comme un renégat, malgré son passé d’ancien combattant allemand ?

L’inquiétude de mon père s’avéra fondée. Les autorités allemandes à Saint-Dizier (Haute-Marne) ont d’abord refoulé notre famille sans fournir d’explications. Ma mère en a fait une dépression nerveuse et a dû être hospitalisée pendant quelques jours. Comme il parlait l’allemand et rien que l’allemand, mon père a ensuite pu expliquer sa situation à un responsable de la Kommandantur de Saint-Dizier qui était originaire de Sarrebruck et qui connaissait donc parfaitement l’histoire des habitants de Stiring. Mon père a eu affaire, cette fois-ci, à un capitaine qui était comme lui ancien combattant de la guerre 1914-1918 et non un SS qui était jusque-là son interlocuteur. Le bon sens l’a finalement emporté sur l’intransigeance des textes de la réglementation nazie et notre famille a pu rentrer à Stiring.

Avec le recul du temps, je m’interroge sur les raisons qui ont motivé le refus des autorités allemandes de laisser rentrer notre famille. Que mon père allemand, soit devenu français par naturalisation, ne me semble pas une raison déterminante, car d’autres personnes qui étaient dans ce cas, ont pu rentrer sans aucune difficulté. Son passé de militaire allemand aurait dû peser lourdement en sa faveur : il a combattu sur le front de la Somme où il fut blessé et gazé. Il a été opéré à plusieurs reprises dans des hôpitaux militaires allemands, notamment à Valenciennes et en dernier lieu à Francfort. Il a beaucoup souffert. Il en a gardé des séquelles. Malgré son opération par un chirurgien à l’hôpital des mines à Petite-Rosselle dans les années 1920, il a conservé sur le ventre, une longue plaie qui ne s’est jamais complètement cicatrisée et en 1939-1940, elle le faisait toujours souffrir. Mais il ne voulait jamais être mis en invalidité. Ce passé militaire aurait donc dû jouer en sa faveur à Saint-Dizier ; cela aurait certainement été le cas en d’autres temps, mais l’Allemagne nazie n’en avait cure. Avant d’être nommé porion à la fin des années 1930, il avait été ouvrier-mineur, occupant tous les postes.

La question de notre refoulement a aussi toujours tracassé mon frère Marcel. Dans ses mémoires que j’ai citées plus haut, il écrit : Dans les années vingt et jusqu’au début des années 30, mon père était militant syndicaliste. Il était de gauche, comme on disait. Il défendait son beefsteak, celui de sa famille et celui des autres. Il se battait pour un mieux-être au travail et dans la vie en général. Serait-ce un crime ?…Il avait cessé ses activités syndicales pour se consacrer plus à sa famille, avait-il prétexté alors. Je pense quant à moi, que sa nomination de porion était conditionnée par l’arrêt de ses activités syndicales et certainement aussi de ses opinions politiques de gauche. Est-ce que ce passé de syndicaliste était mentionné dans notre dossier à Saint-Dizier ? J’en doute, car le temps a manqué aux autorités allemandes de faire des recherches détaillées sur chacune des personnes évacuées qui voulaient rentrer en Moselle, redevenue allemande.

Je crois plus tôt que c’est la question de la naturalisation de mon père qui était le motif invoqué, même si d’autres étaient dans le même cas et ont pu passer. Tout simplement nous sommes tombés ce jour sur un nazi qui voulait faire du zèle. C’était un manque de chance. Si la situation a tourné quelques jours plus tard en notre faveur et que nous ayons pu rentrer, peut-on parler de chance en sens inverse ? Ce n’est pas certain. Si nous avions passé les années de guerre en Charente ou ailleurs en France occupée, le destin des trois enfants Barthen aurait été différent et plus particulièrement celui de Marcel qui n’aurait pas été incorporé de force dans la Wehrmacht et avoir par la suite le statut de Malgré-Nous. Maria et mois aurions certainement suivi une scolarité normale. Mais comment mon père et ma mère se seraient-ils adaptés ? Comme ils ne parlaient que l’allemand, n’auraient-ils pas subis à la libération en 1944-1945 les exactions de l’épuration ? Toutes ces questions n’apportent que des réponses de suppositions, car la réalité aurait pu être différente. On ne refait pas l’Histoire.

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