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« De l’indo-européen au français en passant par l’Europe » par Paul Clémens

Conférence présentée le 8 novembre 2018

Paul Clémens, professeur honoraire d’anglais, de russe et de français au lycée Charles Nodier, a mis à profit les recherches et observations effectuées tout au long de sa carrière pour nous proposer une conférence-promenade linguistique en France et en Europe. De l’Inde à l’Amérique du sud, des bords de la Mer Caspienne à la Normandie, c’est une brillante et érudite synthèse comparative survolant les âges qui nous a été présentée avec talent et humour.

En préambule, il faut rappeler que tous les peuples ne prononcent et n’entendent pas les mêmes sons. Ceux-ci varient en fonction de la morphologie de la bouche, du palais, du pharynx, des cordes vocales. Certains peuples sont sensibles plus que d’autres à des fréquences aigües. Enfin, la langue est liée à la culture de chaque peuple. Pour toutes ces raisons, une langue apprise par un peuple étranger à cette langue, est fréquemment déformée.
Par ailleurs, les linguistes ont pu dégager en observant les différents idiomes, des mécanismes qu’on nomme des « lois » linguistiques, comme la loi du moindre effort, la loi de simplification, la loi de clarification, la transformation constante de certaines consonnes. Par exemple, le p sanscrit devient f dans les langues germaniques après un passage intermédiaire en pf. Cette double consonne pf existe encore fréquemment en allemand.

Le tableau généalogique des langues dites indo-européennes
C’est un bel arbre avec un tronc commun, l’indo-européen, une langue non pas observée, mais reconstituée par les linguistes, car apparue il y a environ 12 000 ans, elle n’a jamais été écrite. Les premiers linguistes qui l’ont théorisée étaient allemands, ils l’ont nommée indo-germanisch ! Scénario probable mais non certain-et même contesté par certains spécialistes – : un peuple évolué vivait sur les bords de la mer Caspienne, de la mer d’Aral. Il connaissait l’usage de la roue et avait domestiqué le cheval. Il était organisé en classes sociales structurées. Les peuplades environnantes adoptèrent progressivement la langue de ce peuple considéré par elles comme « supérieur ». En raison de mutations climatiques et économiques, cet ensemble de peuples migra vers le sud-est (vers l’Inde) et vers l’ouest (vers l’Europe).
Les langues dites indo-européennes de cette vaste aire se répartissent en familles, mais il y a aussi des langues isolées. Il faut noter que la plupart de ces langues comportent des emprunts à d’autres (langages) idiomes.
En Inde, le sanscrit, langue morte et savante encore étudiée de nos jours dans les universités (à l’instar du latin), a donné de nombreuses langues, comme l’hindi, le bengali, le cingalais, le gujarati et puis l’ourdou (langue de l’islam). Dans le sud du Deccan, existent des langues non indo-européennes, ce sont les langues dravidiennes comme le tamoul.
Plus à l’ouest, on a le persan ou persi farsi, le kurde parlé de nos jours par 30 millions de personnes (en Iran, Irak, Syrie, Turquie), le tadjik, l’ossète dans le Caucase.
Plus à l’est, le slave, le russe, le biélorusse, l’ukrainien sont des langues très proches (comme le québécois par rapport au français). Sous l’influence de missionnaires d’origine grecque, certaines de ces langues utilisent l’alphabet cyrillique proche du grec.
Le slave occidental regroupe le polonais, le tchèque, le slovaque et le slovène pour des raisons religieuses.
Le slave méridional rassemble les langues parlées dans l’ancienne Yougoslavie (« Slavie du sud ») : le serbe, le macédonien, le monténégrin, le croate.
Dans ce vaste secteur, des langues isolées : l’albanais, le grec, le turc, l’arménien.
Plus au nord, les langues baltes ; lithuanien, letton, vieux-prussien. Les langues germaniques : l’allemand, l’anglais, le flamand, le néerlandais, le yiddish, l’afrikaans. Les langues scandinaves : le danois, le norvégien, le suédois, l’islandais.
A noter : les langues finno-ougriennes, le finlandais ou finnois, le lapon, l’estonien, elles ne font pas partie des langues indo-européennes, de même que le hongrois.
Plus familières pour nous sont les langues romanes issues du latin : le français, l’italien, l’occitan, le catalan, l’espagnol, le portugais, le roumain (qui comprend des emprunts turcs et hongrois)
Les langues celtes : le gaélique (parlé dans les îles de l’ouest, Man, Hébrides, Irlande), le breton.
Une langue pré-indo-européenne bien « isolée » : le basque.

Comparons…
Un substrat indo-européen se discerne dans des langues éloignées : le maharadja, ou le mahatma, comme Charlemagne, ont une parenté avec le latin magnus (grand). Radjah est à rapprocher de regem (roi). En sanscrit, les veda ont un rapport avec le grec oida, ou le latin video (je vois).

Dans de nombreuses langues, les voyelles sont fluides et peuvent varier : le latin pedem, le pied, donne aussi podium, le lieu où l’on met le pied, et par extension, le lieu élevé, qui a évolué en français ancien, le puy. Les consonnes sont structurantes mais peuvent aussi se modifier dans la bouche de peuples différents :
P devient f : piscis (le poisson) évolue en fisk ou fish (anglais) Fisch (allemand). De même, pater (le père) évolue en father (anglais) Vater (allemand, on prononce le comme un F). Pecus (le bétail) qui servait souvent de monnaie d’échange a donné fee en anglais (ce qu’on doit payer) à côté du français pecuniaire.
Le k grec se conserve ou devient tantôt aspiré, tantôt chuinté : kunos a évolué en Kunt (néerlandais), Hund (allemand), chien…
Du f au b : focus latin a évolué vers feu, Feuer (allemand) mais aussi bake (faire cuire)…
Du d au z : domus (maison)/ Zimmer (chambre) ; duco (je conduis) à rapprocher de Herzog (le chef)
Du t au d : turba (la foule en latin) se retrouve fréquemment sous la forme –dorf à la fin des toponymes allemands : Düsseldorf, Denckendorf avec le sens de village. On a aussi -thorp (néerlandais) ou –torpe (français : Antorpe proche de Saint-Vit).
Du h au g : hortus / garden / Garten (jardin). En allemand, le jardin d’enfants se dit Hort ; hostis / guest (hôte).

Les influences : exemple de l’anglais
Ce fut une langue germanique homogène jusqu’en 1066, année où arrivèrent les Normands de Guillaume le Conquérant, eux-mêmes descendants des Vikings venus du nord. De ces guerriers nordiques on hérita sk (skipper, skate, ski), by (Rugby, Derby), Bof (comme dans Criqueboeuf).
Puis en Angleterre cohabitèrent (durant 5 siècles) sans se confondre la langue populaire anglo-saxonne, et une langue utilisée par les élites le franco-normand, comportant des mots français importés : pig et pork, calf et veal, ox et beef ; de nos jours encore on a en langue soutenue « cordial reception » qui n’a pas la même connotation que « hearty welcome ». Et que dire de bougette qui a donné budget, pied de grue qui a donné pedigree, deux mots revenus dans le français, leur langue d’origine. L’ancien français remembrer issu du latin rememorare a donné to remember.

Les Français ont du mal à apprendre d’autres langues… et les étrangers trouvent la nôtre bien compliquée !
Nous marquons peu l’accent tonique à la différence des Anglais et des Allemands : nous disons tout uniment Badène-Badène là où les allemands prononcent Badn-Badn ;
Notre langue comporte des spécificités comme le a tonique libre devenu e : navem = nef, clavem= clef, aqua = eve (évier) ou aigue, fata = fée, latus= lès, ou lez ; certains k ont évolué en ch : castellum = château, casa= chaise, notamment dans des toponymes comme La Chaise-Dieu, alors qu’en franco-provençal on a casal ; au cattle anglais correspond le cheptel français ; la scala a évolué en échelle, calumnia est devenu challenge. Cantor est devenu chantre, et cantorem (accusatif ou « cas régime » du même mot) a donné chanteur.
Senior (plus ancien, plus vieux) a donné sire, sieur, monsieur, et aussi seigneur, qui ont des sens bien distincts.
Encore quelques curiosités étymologiques du fait de l’évolution naturelle de la langue mue par ses « lois » de moindre effort… : coagulare=cailler ; le dé de la couturière vient de digitale, mais le dé que l’on lance au jeu de « hasard » vient de datum (le hasard, la chance) ; quaternus a donné cahier ; pectus (la poitrine) a donné pis ; sacramentum = serment ; separare =sevrer ; viaticum est devenu voyage.
Les mots usuels ou populaires n’ont gardé qu’une seule syllabe : codicum = code, pagina=page.
D’où vient l’abeille : non de apis mais de apicula la petite abeille ; d’où vient l’oiseau ? Non pas de avem mais de avicellum = le petit oiseau !
Et la négation renforcée ? Pour faire mieux comprendre le ne issu du latin non, on a dû ajouter des mots plus expressifs et concrets : le pas, la goutte, la mie, le point, « Je ne vois point », « je ne marche pas », «  je ne bois goutte »…

Notre époque nous met facilement en contact avec des étrangers, principalement européens, qui pratiquent de moins en moins notre langue. Par ailleurs, si nous sommes parmi les moins doués pour parler d’autres langues de l’Europe, en remontant à nos sources  communes, on peut y voir plus clair déjà dans la nôtre, et  trouver des clés permettant d’en apprendre une  ou même plusieurs, et en tout cas au moins se débrouiller. Nos relations avec nos voisins y gagneront en saveur et en convivialité. Si outre-frontières vous parvenez à dire une phrase dans la langue du pays, on vous sourira et vous serez  accueilli. Mais sachons conserver notre belle langue française, menacée par l’impérialisme croissant de « l’américain », omniprésent sur nos enseignes comme dans nos entreprises industrielles ou commerciales…

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